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  1. Tirés par les cheveux ?

    Ce n’est pas Samson qui nous contredira : quand on vous coupe vos tresses, ça ne fait pas du bien.
    Une seule tignasse vous manque et toute confiance s’envole. La boule à zéro n’est pas le seul
    châtiment à remettre l’individu en question. Combien de dépressions pour une raie de traviole, une
    frange à la godille ou une teinture fuchsia malvenue ? C’est dire si l’appréhension est de mise quand
    on se rend chez son « artisan coiffeur de quartier », l’un de ces Dalila modernes qui rasent pour pas
    gratis… Il faut déjà se farcir tout un cérémonial. Dire bonjour. Se défaire de son vison. Prendre place
    sur leur fauteuil qui ressemble à une chaise électrique. Ensuite, on vous enfile la chasuble noire qui
    gratouille (un « peignoir », disent les spécialistes), et cette espèce de collerette (une « cape de coupe »,
    rectifient les connaisseurs). En voiture Simone : voilà que votre trône tournicote dans un sens et dans
    l’autre, qu’on vous mouille les cheveux et qu’on vous masse le crâne, qu’à tout moment ça risque de
    déraper – après tout, vous êtes à la merci d’un(e) inconnu(e) qui agite divers ciseaux, un arsenal que le
    maniaque pourrait très bien retourner contre vous. Il n’y a pas de quoi être rassuré.
    Avec l’habitude, nous avions oublié à quel point aller chez le coiffeur est une expérience étrange. Aux
    confins de l’absurde. Il était temps qu’un photographe aille voir de plus près ce qui se trame sur le
    théâtre des opérations capillaires et nous rapporte des images prises sur le vif. Portée par son âme de
    grand reporter, sans peur et sans reproche, la facétieuse Constance Proux s’est rendue sur le terrain,
    posant son appareil au plus près du poil de ses contemporains. Jeunes gens, dames respectables ou
    vieux farceurs, différents modèles ont accepté de poser pour elle en peignoir, en plein milieu d’un
    ajustement de nuque, ou alors que leur teinture était en train de sécher. L’effet est saisissant. Si la cape
    de coupe leur donne au premier regard des têtes d’avocats ou de clercs d’autrefois, il y a quelque
    chose de plus énigmatique dans ces visages figés, du mystère dans les mèches, une folie douce qui
    passe… Quand on l’interroge sur ses références, Constance Proux ne coupe pas les cheveux en
    quatre : elle cite Dürer, son autoportrait de 1498 où il se représente en bourgeois ganté de blanc ; elle
    évoque aussi les Doges peints par les frères Bellini, les Médicis de Bronzino… Avec elle, c’est tout un
    certain art du portrait officiel qui s’offre un rafraîchissement grâce à des anonymes attrapés à la volée
    entre deux bigoudis. On ne se lasse pas de passer sa série au peigne fin : qui sont ces individus ? à quoi
    pensent-ils ? à quoi ressemblent leurs vies ? et qu’est-ce que c’est que ces looks ? Il y aurait des
    romans à écrire sur leurs airs hagards, sérieux ou amusés, leurs débuts de calvitie, leurs tempes grises
    ou leurs couettes juvéniles… Ayant fini de les contempler, c’est soi-même qu’on doit vite recoiffer : le
    travail de Constance Proux nous a bien défrisé.

    Louis-Henri de La Rochefoucauld